Alieu Sowe

Les 5 et 6 septembre 2026, des représentants de la pêche artisanale, des chercheurs, des organisations de la société civile, des représentants gouvernementaux et des journalistes se sont réunis au siège de la FAO à Rome à l’occasion du troisième Sommet sur la pêche artisanale afin d’échanger leurs expériences et de faire progresser la mise en œuvre des Directives volontaires visant à garantir la durabilité de la pêche artisanale (directives PAD)

La veille avait été consacrée à une réunion des représentants du secteur de la pêche dans le cadre du Comité international de planification pour la souveraineté alimentaire (CIP) – Groupe de travail sur la pêche, au cours de laquelle ils ont débattu de questions d’une importance capitale pour de nombreux pays.

Zoila Bustamante Cárdenas

Le maître de cérémonie fut le gambien Alieu Sowe, représentant du Forum mondial des pêcheurs et des travailleurs du secteur de la pêche (WFF).

La cérémonie d’ouverture a été marquée par une « mistica » à laquelle ont participé la brésilienne Josana Pinto da Costa, membre du Forum mondial des peuples de la pêche (WFFP), l’ indonésienne Masnuah (WFFP), et la chilienne Zoila Bustamante Cárdenas, membre de l’Union latino-américaine de la pêche artisanale (ULAPA). Tous ont pris la parole avec passion dans leur langue maternelle et ont accompli des rituels préparatoires lançant des appels à l’action en faveur des pêcheurs artisanaux du monde entier.

La Sud-africaine Carmen Mannarino, membre du WFFP et directrice du Masifundise Development Trust, a prononcé quelques mots d’introduction. Elle a souligné que l’heure n’était plus au statu quo, quand les nombreuses incertitudes et l’interprétation partiale de l’« économie bleue » par certains gouvernements et la FAO font que, sur un budget de 500 dollars américains, seuls 2 % sont alloués au soutien de la pêche artisanale. Elle a demandé que l’accent soit mis sur la régénération de l’Océan plutôt que sur une approche productiviste extrême. Elle a préconisé une approche participative et inclusive de la gouvernance, plutôt que des mesures imposées d’en haut qui ne font que renforcer la concentration du pouvoir entre les mains d’un nombre de plus en plus restreint d’entreprises.

L’espagnole Sandra Amezaga, représentant l’association Low Impact Fishers of Europe (LIFE), le réseau AKTEA-Women in Fisheries and Aquaculture et le réseau Mulleres Salgadas de Galice, a dénoncé le manque de volonté politique pour mettre en œuvre les directives PAD et offrir des perspectives d’avenir aux jeunes. Elle a réclamé la reconnaissance du statut des femmes et leur implication dans la résolution des problèmes structurels qui les empêchent de réaliser leurs aspirations à une vie meilleure.

Atelier régional consacré à l’Afrique et à l’Afrique du Nord, présidé par Margaret Nakato (Ouganda) et Hedia Lajnf Ep Rguai (Tunisie)

Les ateliers régionaux qui ont suivi ont constitué l’un des moments les plus enrichissants de l’ensemble du Sommet sur la pêche artisanale, car ils ont permis de véritables échanges entre les participants et un apprentissage mutuel à partir d’un large éventail d’expériences liées aux efforts de mise en œuvre concrète des lignes directrices sur la pêche artisanale. De nombreuses contributions ont appelé à accorder davantage d’attention aux questions de genre et ont souligné que, bien souvent, les femmes, pourtant fortement représentées dans les secteurs de la transformation et du commerce, n’étaient pas suffisamment associées à l’élaboration des plans d’action nationaux relatifs aux directives PAD ou à d’autres mécanismes visant à répondre aux besoins de ce secteur.

Emelia Edwina Dzamfi Nortey et Cornelia E Nauen

Emelia Edwina Dzamfi Nortey, directrice du Centre de formation à la pêche de Daa à Kokrobite, au Ghana, a notamment évoqué la nouvelle Loi sur la Pêche et l’Aquaculture. Alors que les pêcheurs et les femmes travaillant dans la transformation et la commercialisation sont désormais invités à valider le projet de règlement visant à mettre en œuvre cette Loi, aucune consultation, ou très peu, n’avait eu lieu au moment de la rédaction du projet.

Cornelia E. Nauen, de Mundus maris, a complété ce récit en évoquant le lancement de la SSF Academy au Ghana, fruit d’un partenariat entre l’asbl Mundus maris et l’Association ghanéenne des propriétaires de pirogues et de matériel de pêche (CaFGOAG), visant à soutenir la mise en œuvre des directives PAD. Plus précisément, l’Académie a dispensé une formation à des animateurs dans les quatre régions côtières du pays afin qu’ils animent des réunions mensuelles de discussion avec les pêcheurs, les femmes travaillant dans la transformation et la commercialisation, les équipages, les jeunes, les agents des pêches et tout autre acteur intéressé. Ces réunions, organisées dans huit villages pilotes, ont permis de recenser les problèmes urgents et s’orientent désormais vers la recherche conjointe de solutions. Il s’agit là d’une contribution concrète à la mise en œuvre de la cogestion préconisée par la nouvelle législation.

Des représentants d’organisations de pêcheurs artisanaux et leurs soutiens, venus du Kenya, de Guinée, du Botswana, de Madagascar, du Maroc, du Sénégal et d’Ouganda, ont décrit de manière très vivante leurs expériences concrètes en matière de cogestion ou d’absence de celle-ci. Il n’était pas nécessaire de créer de nouvelles structures et stratégies, mais plutôt de mieux tirer parti de ce qui existait déjà. À cet égard, Editrudith Lukanga, de l’EMEDO en Tanzanie, a évoqué le récent Sommet africain sur la pêche artisanale et a mis l’accent sur la mise en œuvre. Le représentant de la Direction nationale des pêches et de l’aquaculture du Cap-Vert a exprimé l’espoir qu’une collaboration étendue entre les chercheurs, les pêcheurs et l’administration, qui avait permis d’identifier les enjeux-clés, débouche désormais sur une coopération à grande échelle afin de garantir un équilibre entre la protection du milieu marin et l’exploitation des ressources.

D’autres intervenants, notamment de Namibie, de Côte d’Ivoire, du Congo, de Gambie et des Seychelles, se sont joints au concert de voix réclamant un renforcement des mesures de surveillance, de protection des ressources et de consolidation des capacités des hommes, des femmes et des jeunes, afin de garantir aux pêcheurs artisanaux la possibilité d’un avenir prospère.

Don Carlos Martinez Mendez et Marvin Fonseca Borrás

La « table ronde » qui a suivi a été entièrement consacrée au partage d’expériences concernant les bonnes pratiques, les défis et les enseignements tirés des efforts collaboratifs visant à mettre en œuvre les lignes directrices relatives à la pêche artisanale dans le cadre d’une approche fondée sur les Droits Humains.

Nous avons notamment entendu Don Carlos Martinez Mendez, du Réseau des zones marines de pêche responsable et des territoires marins vivants du Costa Rica, ainsi que Marvin Fonseca Borrás, de la Coopérative autogérée pour la solidarité sociale (CoopeSoliDar) du Costa Rica. Ceux-ci ont indiqué que les sièges réservés au gouvernement au sein des assemblées nationales chargées d’examiner la mise en œuvre des directives PAD étaient restés vacants et que la lutte pour l’adoption d’un projet de loi favorable restait un défi de taille.

Masnuah et Marthin Hadiwinata

Mme. Masnuah, de la WFFP, et Marthin Hadiwinata, d’Ekologi Maritim Indonesia (Ekomarin), ont expliqué que le gouvernement indonésien avait accepté les directives PAD. Cependant, le fait de regrouper la pêche artisanale et les navires de 60 tonnes dans la nouvelle loi cadre a ouvert la voie à des amendements néolibéraux susceptibles de nuire aux pêcheurs artisanaux et d’empêcher une véritable participation à des investissements adaptés à leurs besoins. Le concept d’« économie bleue » était en quelque sorte un appel à la mobilisation qui réduisait les pêcheurs artisanaux à de simples objets, sans guère reconnaître leur contribution à la production alimentaire et à la sécurité alimentaire.

Christian Adams

Plusieurs autres collègues, notamment des Philippines, du Canada et d’ailleurs, ont partagé des réflexions intéressantes sur les progrès réalisés ou, à l’inverse, sur les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre concrète des principes des directives PAD.

Christian Adams, du forum SSF de la côte ouest, a critiqué le gouvernement pour avoir utilisé le PIB comme justification de ses décisions plutôt que le droit à l’alimentation. Il a souligné que le Plan directeur de l’économie océanique n’avait pas force de loi et que ses dispositions ne pouvaient donc pas être invoquées devant les tribunaux. Cela avait déjà été le cas lors des précédentes luttes contre Shell, même si les procédures judiciaires avaient pris beaucoup de temps. Aujourd’hui, les pêcheurs et les organisations de la société civile estiment qu’ils devaient descendre dans la rue pour faire valoir leurs droits fondamentaux.

Plusieurs autres collègues, notamment des Philippines, du Canada et d’ailleurs, ont partagé des réflexions intéressantes sur les progrès réalisés ou, à l’inverse, sur les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre concrète des principes des directives PAD.

Christian Adams, du forum SSF de la côte ouest, a critiqué le gouvernement pour avoir utilisé le PIB comme justification de ses décisions plutôt que le droit à l’alimentation. Il a souligné que le Plan directeur de l’économie océanique n’avait pas force de loi et que ses dispositions ne pouvaient donc pas être invoquées devant les tribunaux. Cela avait déjà été le cas lors des précédentes luttes contre Shell, même si les procédures judiciaires avaient pris beaucoup de temps. Aujourd’hui, les pêcheurs et les organisations de la société civile estiment qu’ils devaient descendre dans la rue pour faire valoir leurs droits fondamentaux.

Ce débat publique riche et varié a permis de mettre en lumière de nombreuses initiatives locales visant à défendre les droits des hommes, des femmes et des jeunes dans le secteur de la pêche artisanale, et a souligné leur contribution majeure à une alimentation de qualité, à la sécurité alimentaire locale et, dans certains cas, aux recettes d’exportation. Cet espace a également permis à Cornelia E. Nauen, de Mundus maris, de donner plus de détails sur l’Académie de la pêche artisanale au Ghana. Celle-ci a déjà démontré son potentiel en matière de cogestion grâce au renforcement des capacités des animateurs dans les lieux de débarquement sur les plages, en collaboration avec les agents chargés de la pêche. Cornelia a également diffusé une mise à jour de la note d’orientation en anglais (update of the policy brief ) rédigée lors du lancement de l’Académie en juillet. Cela a suscité beaucoup d’intérêt et a rendu cette journée très productive.

Selon l’ordre du jour agenda, la dernière journée du Sommet PAD a été principalement consacrée à des séances avec les gouvernements et s’est concentrée sur la mise en place d’une série de structures d’encadrement autour des directives PAD.

Qu Dongyu, Directeur Général de la FAO

Malheureusement, ce que les organisateurs avaient prévu comme une séance d’ouverture de haut niveau réunissant quatre ministres chargés de la pêche afin de renforcer le soutien à la mise en œuvre des directives PAD s’est transformé en scandale. Tout en reconnaissant, à la lecture de son texte, que, selon la vaste étude intitulée « Hidden Harvest Illuminated », la pêche artisanale (SSF sigle anglais, PAD en français) contribuait à hauteur de 40 % à la production mondiale d’aliments à base de poissons, le directeur général de la FAO, Qu Dongyu, s’est ensuite lancé dans une digression suggérant qu’on n’avait plus besoin de poissons sauvages, mais plutôt de personnes ayant une formation scientifique, et que la pêche artisanale n’avait sa place que dans les musées. Fait remarquable pour un haut fonctionnaire, il a salué sans réserve l’aquaculture industrielle en Chine et dans d’autres régions d’Asie comme le nec plus ultra, capable de doubler, tripler, quadrupler la production, voire de produire dix fois plus et plus rapidement que la nature, tout en offrant une meilleure valeur nutritionnelle. La pêche n’était bonne ni pour l’environnement ni pour les finances.

Le Dr Qu Dongyu n’a peut-être pas tout à fait tort lorsqu’il évoque les pêcheries industrielles fortement subventionnées, y compris dans son propre pays. Mais pourquoi vouloir porter atteinte au travail de plus de 50 millions de personnes, dont la plupart vivent en Asie ? Une fois remis de leur surprise, plusieurs représentants de la PAD ont, dans la dernière partie du sommet, rejeté ces propos et exigé des excuses. Il a été souligné que ces propos étaient non seulement offensants pour les participants au sommet et l’ensemble des pêcheurs artisanaux, mais qu’ils faisaient également fi de toutes les déclarations officielles adoptées par les États membres de la FAO et les instances officielles. Sommes-nous en train de nous diriger vers « Le Meilleur des mondes » ?

Cet événement a éclipsé toutes les autres séances de la journée du dimanche 6 septembre, qu’elles aient porté sur les plans d’action nationaux ou régionaux, sans parler du Cadre stratégique mondial révisé en faveur de la mise en œuvre des directives PAD (SSF-GSF).

Dawda Saine du CAOPA (Gambie) rendant compte au “COFI 37 Speakers Corner” du Sommet sur la pêche artisanale (Photo : CAOPA)

Mais les propos troublants tenus dans la matinée n’ont pas empêché l’énergie et la détermination latentes de refaire surface grâce à l’esprit de solidarité qui régnait dans la salle, alimenté par de riches échanges humains et une forte volonté de renforcer la collaboration. C’est ce qu’ont fait valoir les participants au Sommet qui sont restés pour assister à la 37e session du Comité des pêches de la FAO (COFI 37) la semaine suivante, tant au « Speakers Corner » que lors de la session du COFI elle-même. Il convient de continuer à œuvrer pour entretenir cet élan et d’étendre la collaboration en faveur de la régénération de l’Océan et de la prospérité de la pêche artisanale.

Texte et images C.E. Nauen, sauf indication contraire.

Académie de la pêche artisanale