Critique du documentaire de la Deutsche Welle par les étudiants Damián Mosteiro, Mercedes Cibalerio, Abril Espinosa, Keylmary Ojeda, Barbara Morales, Victoria Villalba Diaz, María Poggi Villalobos, Agustina Kustner, Lucas Cordero, Natalia Bustingorry, Lucas Palacio, Bautista Palacio Fernández, Dolce Wolcoff et Lucía Hermida. Adapté et édité par le Dr Marcelo L. Morales Yokobori, titulaire de la chaire des ressources marines. Licence de biologie. Université de Belgrano, Buenos Aires.

Le documentaire de la Deutsche Welle intitulé « Pillage dans l’Atlantique : surpêche et exploitation de la mer » aborde la crise de la pêche dans la zone économique exclusive (ZEE) du Sénégal, où la progression des flottes industrielles étrangères et l’expansion des usines de farine de poisson réduisent considérablement les stocks de petits poissons pélagiques. Cette région revêt une importance stratégique pour les ressources marines mondiales en raison de l’influence du courant des Canaries, l’un des quatre systèmes d’upwellings (remontée d’eaux profondes riches en nutriments) les plus productifs de la planète, et dont la biodiversité assure la sécurité alimentaire et l’emploi de millions de personnes (Pauly et al., 2025).
Au travers des témoignages de pêcheurs artisanaux, de transformateurs de poisson et d’experts, ce documentaire montre comment le déclin des ressources marines affecte non seulement l’écosystème, mais aussi la stabilité économique et sociale des communautés côtières. Il nous permet ainsi d’analyser le lien étroit qui existe entre la surpêche, la dégradation de l’environnement, les inégalités économiques et les conséquences sociales découlant de l’exploitation intensive de la mer.
D’un point de vue écologique, ce problème reflète des processus de perte de résilience des écosystèmes, de diminution de la biomasse et de modification des réseaux trophiques marins. Sur le plan économique, il révèle les tensions entre les marchés mondiaux et la sécurité alimentaire locale. Enfin, d’un point de vue social, le documentaire montre comment la crise de la pêche contribue à l’aggravation de la pauvreté et favorise les flux migratoires vers l’Europe.
Impacts écologiques et environnementaux:
L’un des principaux problèmes abordés par le documentaire porte sur la surexploitation des ressources marines au Sénégal. Pendant des décennies, les eaux d’Afrique de l’Ouest ont été considérées comme l’une des zones de pêche les plus productives de la planète en raison de la forte disponibilité en nutriments générés par les phénomènes de remontée d’eau profonde associés au courant des Canaries (Pauly et al., 2025). Cette remarquable productivité a permis le développement historique d’importantes pêcheries artisanales reposant principalement sur les petits poissons pélagiques.

Cependant, l’arrivée progressive de flottes industrielles étrangères a considérablement accru la pression d’exploitation sur les stocks marins. En conséquence, des signes caractéristiques de surpêche ont commencé à apparaître, notamment une diminution de la biomasse et une baisse des prises par unité d’effort (CPUE). Les témoignages présentés dans le documentaire montrent comment les pêcheurs artisanaux doivent parcourir des distances plus longues et rester plus longtemps en mer pour obtenir des prises de plus en plus maigres.
La baisse de la CPUE est l’un des indicateurs les plus couramment utilisés pour évaluer l’état d’exploitation de la pêche, car elle reflète une diminution de l’abondance des poissons. Lorsque l’effort de pêche augmente alors que les captures diminuent, il est évident que le taux de prélèvement dépasse le taux de reconstitution annuel des stocks exploités. Hilborn et Ovando (2014) affirment que la durabilité des pêcheries ne peut être assurée que par des systèmes de gestion et de contrôle efficaces ; en l’absence de ces mécanismes, le risque de surexploitation devient très élevé.
Une autre conséquence importante est la modification des réseaux trophiques marins. L’exploitation intensive des petits poissons pélagiques touche de nombreux organismes qui en dépendent comme source de nourriture, notamment les poissons de plus grande taille, les oiseaux marins et les mammifères marins. Pauly et al. (1998) ont décrit ce phénomène comme un « appauvrissement des réseaux trophiques marins », selon lequel la pression de pêche modifie progressivement la structure et l’équilibre de ces réseaux.
Le documentaire met également en lumière l’impact de la pêche industrielle au chalut. Ces navires ont une capacité d’exploitation bien supérieure à celle de la pêche artisanale et génèrent d’importantes prises accessoires (by-catch), dont une partie est rejetée en mer, souvent sans aucune chance de survie. Gilman et al. (2020) estiment que des millions de tonnes de faune marine sont rejetées chaque année dans le cadre des activités de pêche à l’échelle mondiale, ce qui constitue l’un des principaux défis pour la durabilité des écosystèmes marins.
L’expansion des usines de farine et d’huile de poisson (voir l’image ci-dessous) a également des répercussions écologiques et alimentaires importantes. Ces industries utilisent de petits poissons pélagiques, historiquement destinés à la consommation humaine, pour produire des aliments pour animaux destinés principalement aux marchés européens et asiatiques. Dème et al. (2023) soulignent que cette dynamique engendre de fortes tensions entre les exportations et la sécurité alimentaire locale, car des espèces essentielles au régime alimentaire régional sont détournées vers les chaînes mondiales de production animale.

À l’intérieur d’une usine de farine de poisson (photo aimablement fournie par Paul Abell sur Pexel)
Face à ce scénario, la gestion des pêches devient un enjeu majeur. Les aires marines protégées peuvent contribuer au rétablissement des populations exploitées et à la conservation des zones de reproduction, mais leur efficacité dépend de l’existence de contrôles effectifs, d’un financement adéquat et de la participation des acteurs locaux (Ferraro et al., 2011). De même, le suivi scientifique, la régulation de l’effort de pêche et la mise en place de quotas de capture constituent des outils essentiels pour garantir la durabilité des écosystèmes marins.
Tensions économiques et marchés mondiaux:
Pendant des décennies, le Sénégal a été synonyme de pêche. Ses côtes ont non seulement nourri des millions de personnes, mais ont également soutenu un vaste réseau économique composé de pêcheurs artisanaux, de commerçants, de chantiers navals, de transporteurs et d’ouvriers de la transformation du poisson. Cependant, la surexploitation des ressources marines a profondément bouleversé cette dynamique productive.
La crise de la pêche au Sénégal ne s’explique pas uniquement par le déclin des stocks halieutiques, mais par l’interaction entre la surpêche, la pêche industrielle étrangère, la pêche illégale, la faiblesse des institutions et les dynamiques économiques mondiales qui privilégient les exportations au détriment de l’approvisionnement local. Le documentaire montre comment les grandes flottes industrielles étrangères accèdent aux ressources marines grâce à des accords internationaux qui s’inscrivent souvent dans des contextes où la surveillance est insuffisante et où les capacités de contrôle de l’État sont limitées.
L’un des indicateurs économiques les plus pertinents est, une fois de plus, la baisse des prises par unité d’effort (CPUE). Les pêcheurs artisanaux doivent consacrer davantage de temps, de carburant et de ressources pour obtenir des prises de plus en plus modestes, ce qui augmente les coûts d’exploitation et réduit la rentabilité de leur activité. En conséquence, de nombreuses communautés côtières sont confrontées à un endettement croissant et à une précarité économique grandissante.
L’expansion des usines de farine et d’huile de poisson constitue un autre conflit majeur. Ces industries achètent de grandes quantités de petits poissons pélagiques afin de les transformer en aliments destinés principalement à la production animale internationale. Dème et al. (2023) soulignent qu’au Sénégal, en Mauritanie et en Gambie, une part croissante de ces ressources est absorbée par cette industrie, ce qui réduit la disponibilité en protéines et en aliments nutritifs accessibles aux populations locales.
Cette dynamique reflète une forte distorsion économique : des espèces essentielles à la sécurité alimentaire régionale sont intégrées dans des chaînes de production mondiales destinées à des marchés disposant d’un plus grand pouvoir d’achat. Elle engendre même un paradoxe économique, puisque l’État subventionne le carburant pour soutenir l’activité de pêche, alors qu’une partie de ces ressources finit par alimenter les industries d’exportation étrangères.
Un autre problème pointé est ce qu’on appelle la « sénégalisation » des navires étrangers. Par l’intermédiaire d’intermédiaires locaux, des navires appartenant à des étrangers opèrent sous pavillon sénégalais et ont accès aux ressources halieutiques nationales. Kadfak et Antonova (2021) affirment que les réglementations visant à lutter contre la pêche illégale ne sont efficaces que lorsque les États disposent d’une réelle capacité de mise en œuvre, de contrôle et de surveillance.
Dans ce contexte, la gouvernance des pêches apparaît comme un élément central. Le documentaire montre comment les accords et réglementations internationaux existants s’avèrent souvent insuffisants face à la puissance économique et technologique des flottes industrielles. Cela démontre la nécessité de renforcer les institutions publiques, les mécanismes de contrôle et les systèmes de gestion fondés sur les acquis scientifiques.

Conséquences sociales et migration:
Ce documentaire explore en profondeur les conséquences sociales de la crise de la pêche au Sénégal. La pêche artisanale a toujours été une activité centrale pour les communautés côtières, non seulement en tant que source de nourriture, mais aussi en tant que pilier économique, culturel et identitaire.
L’un des principaux conflits identifiés tient à l’inégalité technologique entre les flottes industrielles et les embarcations artisanales locales, appelées « pirogues ». Alors que les grands navires sont équipés de systèmes modernes de localisation, de réfrigération et de transformation, les pêcheurs artisanaux dépendent de moteurs bien moins puissants et de petites embarcations sans pont. Cette différence engendre une concurrence profondément inégale pour l’accès aux ressources.
Les témoignages présentés dans le documentaire font état d’une baisse progressive des prises et de la nécessité d’intensifier l’effort de pêche pour maintenir les revenus des familles. Ces conséquences touchent non seulement les pêcheurs, mais aussi les commerçants, les transporteurs et, en particulier, les femmes qui se consacrent au séchage et à la transformation artisanale du poisson.
Il convient de considérer les pêcheries comme des systèmes socio-écologiques complexes au sein desquels interagissent des facteurs environnementaux, culturels et économiques (Sall & Sow, 2025). Traditionnellement, de nombreuses femmes participaient activement à la commercialisation et au financement des pêcheries, jouant un rôle clé dans l’économie familiale des communautés côtières. Cependant, l’expansion des capitaux étrangers et des usines de farine de poisson a considérablement réduit leur participation économique.
Un autre aspect central abordé pointe la relation entre la dégradation de l’environnement et les migrations. Le documentaire montre comment de nombreux jeunes Sénégalais émigrent vers l’Europe en empruntant des routes maritimes périlleuses en raison de la perte d’opportunités d’emploi liées à la pêche. Pauly et al. (2025) établissent un lien direct entre l’intensification des flux migratoires en Afrique de l’Ouest et le déclin des ressources halieutiques.
Il existe également d’importants problèmes de gouvernance. La pêche illégale, le manque de transparence des accords internationaux et les restrictions en matière de contrôle rendent difficile la mise en place de modèles de gestion durable. Bien qu’il existe des réglementations nationales, des syndicats de pêcheurs et des accords bilatéraux, ces mesures s’avèrent souvent insuffisantes face à l’ampleur du problème.
Au cours des dernières décennies, diverses initiatives visant à moderniser la pêche artisanale au Sénégal ont été initiées. Cependant, bon nombre de ces projets ont échoué car ils ne tenaient pas compte des dynamiques culturelles et sociales locales. À cet égard, Chaboud (1983) ainsi que Samba et Chauveau (1990) soulignent que de nombreuses relations commerciales traditionnelles s’accompagnent de liens sociaux et économiques complexes qui ne peuvent être facilement remplacés par des systèmes coopératifs externes.

L’Académie de la pêche artisanale, lancée et testée pour la première fois au Sénégal en collaboration avec Mundus maris, offre un espace de dialogue convivial et respectueux qui rassemble différents acteurs afin de co-créer des solutions aux problèmes identifiés. Elle contribue à la mise en œuvre des lignes directrices sur la pêche artisanale et à une gouvernance inclusive.
Enfin, les articles analysés soulignent l’importance des approches participatives et du soutien aux communautés de pêcheurs artisanaux. Les Directives volontaires de la FAO pour la pêche artisanale (2015) encouragent des modèles de gestion dans lesquels les communautés locales participent activement à la prise de décision concernant les ressources marines.
Conclusions
Le problème analysé dans ce documentaire illustre un cas particulier que l’on retrouve dans de nombreuses autres régions côtières du monde où les ressources halieutiques font l’objet d’une exploitation intensive. La surpêche ne constitue pas seulement une crise écologique, mais aussi une crise économique et sociale, car elle affecte directement la sécurité alimentaire, l’emploi et la sécurité de millions de personnes.
Le cas du Sénégal montre comment l’exploitation incontrôlée des ressources marines peut entraîner une perte de résilience des écosystèmes, une diminution de la biomasse et de profondes altérations des réseaux trophiques. Parallèlement, il révèle comment les inégalités technologiques et économiques entre la pêche artisanale et la pêche industrielle favorisent les processus d’exclusion sociale, de paupérisation et de migration.
Le rôle de l’État est essentiel pour protéger à la fois les ressources marines et les intérêts des communautés locales, notamment ceux liés à leur identité culturelle. L’existence d’accords internationaux et de réglementations en matière de pêche ne suffit pas s’il n’existe pas de mécanismes efficaces de surveillance, de suivi scientifique et de contrôle des flottes industrielles et de la pêche illégale.

Aliou Sall
Ce sujet a été approfondi lors d’une visioconférence avec le Dr Aliou Sall, socio-anthropologue spécialisé dans la pêche au Sénégal, qui s’est tenue le 27 mai. Sa contribution a permis de mieux comprendre la dimension culturelle de la pêche dans la société sénégalaise et d’élargir l’analyse au-delà des approches économiques, écologiques et environnementales. Il a également insisté sur la nécessité d’une gouvernance forte, articulée entre le secteur scientifique, les communautés de pêcheurs et un tissu social cohésif, afin de mettre en place des mesures visant à pérenniser cette activité centrale pour le peuple sénégalais.
Cette étude de cas témoigne également de l’importance d’approfondir les connaissances scientifiques sur les écosystèmes marins, notamment en ce qui concerne la dynamique de population des espèces exploitées, la localisation des zones de reproduction et les interactions écologiques au sein des réseaux trophiques. Ces connaissances sont indispensables pour élaborer des politiques de gestion durable, capables de préserver les ressources marines pour les générations futures et, par là même, une part essentielle du patrimoine culturel du Sénégal.
Enfin, la crise du secteur de la pêche au Sénégal montre qu’il ne peut y avoir de durabilité environnementale sans justice sociale ni gouvernance efficace. Le secteur de la pêche doit être considéré comme un système complexe au sein duquel interagissent les écosystèmes marins, les communautés humaines, les marchés mondiaux et les institutions politiques. Lorsque l’un de ces éléments fait défaut, les conséquences se répercutent sur l’ensemble du système.
Remerciments
Les auteurs tiennent à remercier le Dr Aliou Sall pour sa précieuse contribution à la visioconférence organisée depuis le Sénégal. Ses réflexions ont grandement facilité la compréhension des dimensions écologiques, sociales et culturelles de la pêche artisanale en Afrique de l’Ouest.
Références
Sall, A. (2026, 27 de mayo). Fisheries crisis in Senegal. Universidad de Belgrano. https://docs.google.com/videos/d/1yr750XTYOW1eHYCHkoLkwXjzFz1aHYk_3SSen3PoGE M/edit?usp=sharing
Chaboud, C. (1983). La commercialisation du poisson au Sénégal. ORSTOM.
Dème, E. B., Failler, P., Dème, M. & Panfili, J. (2023). Contribution of small-scale migrant fishing to the emergence of the fishmeal industry in West Africa: Cases of Mauritania, Senegal and the Gambia. Frontiers in Marine Science, 10, 871911. https://doi.org/10.3389/fmars.2023.871911
FAO (2015). Directrices voluntarias para lograr la sostenibilidad de la pesca en pequeña escala en el contexto de la seguridad alimentaria y la erradicación de la pobreza. Organización de las Naciones Unidas para la Alimentación y la Agricultura.
Ferraro, G., Brans, M., Dème, M. & Failler, P. (2011). The establishment of marine protected areas in Senegal: Untangling the interactions between international institutions and national actors. Environmental Management, 47(4), 564–572. https://doi.org/10.1007/s00267-010-9602-4
Gilman, E., Pérez Roda, A., Huntington, T., Kennelly, S. J., Suuronen, P., Chaloupka, M., & Medley, P. A. H. (2020). Benchmarking global fisheries discards. Scientific Reports, 10, 14017. https://doi.org/10.1038/s41598-020-71021-x
Hilborn, R. & Ovando, D. (2014). Reflections on the success of traditional fisheries management. ICES Journal of Marine Science, 71(5), 1040–1046. https://doi.org/10.1093/icesjms/fsu034
Kadfak, A. & Antonova, A. (2021). Sustainable networks: Modes of governance in the EU’s external fisheries policy relations under the IUU Regulation in Thailand and the SFPA with Senegal. Marine Policy, 132, 104656. https://doi.org/10.1016/j.marpol.2021.104656
Pauly, D., Christensen, V., Dalsgaard, J., Froese, R., & Torres, F. Jr. (1998). Fishing down marine food webs. Science, 279(5352), 860–863. https://doi.org/10.1126/science.279.5352.860
Pauly, D., Nauen, C. E., Le Manach, F., Palomares, M.-L., Sumaila, U. R., & Lopez-Ahedo, I. (2025). From science to conscience: The plunder of Senegal’s fisheries resources, or Europe’s role in the making of a migration crisis. Proceedings of the Paris Institute for Advanced Study, 21. https://doi.org/10.5281/zenodo.15833918
Sall, A. & Sow, O. (2025). A situational analysis of small-scale fisheries in Senegal: Livelihoods, gender and governance in the context of globalization and climate change. V2V Working Paper 2025-01. V2V Global Partnership, University of Waterloo.
Samba, A. & Chauveau, J.-P. (1990). Dynamiques sociales et commercialisation des produits halieutiques artisanaux au Sénégal. ORSTOM.
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