Lors de la réunion et de l’atelier des délégués de scientiFRIKA 2026, du 2 au 4 juin 2026 à l’hôtel Lagos Oriental, sur l’île de Victoria, à Lagos, au Nigeria, la Dr Ayojesutomi Abiodun-Solanke a donné une présentation très instructive qui a mis en lumière le lien crucial entre les pratiques agricoles locales et les exigences du commerce mondial. S’exprimant en tant que secrétaire générale de l’association « Nigerian Women in Agricultural Research for Development », la Dr Abiodun-Solanke est intervenue lors de la session thématique de la première journée consacrée aux normes mondiales de sécurité alimentaire et à leur respect. Son exposé a porté sur la nécessité absolue de faire évoluer la pêche artisanale africaine d’une conformité fortuite vers une conformité délibérée, notamment en surmontant les obstacles liés aux substances chimiques cancérigènes associées aux méthodes traditionnelles de fumage du poisson au feu de bois. La Dr Solanke coordonne également les activités de Mundus maris au Nigeria.

La Dr. Ayojesutomi Abiodun-Solanke en plein exposé
À l’issue de son exposé, la Dr Abiodun-Solanke a participé à une table ronde intitulée « Combler le fossé : réglementations nationales et régionales et normes mondiales de sécurité alimentaire ». Cette table ronde a constitué un forum opportun pour souligner à quel point des partenariats mondiaux et régionaux solides sont nécessaires pour parvenir à harmoniser la production alimentaire locale avec les cadres internationaux en matière de sécurité alimentaire.
La consommation de produits de la mer est un enjeu crucial qui dépasse le cadre de la santé publique et constitue un pilier du commerce, de la lutte contre la pauvreté, de l’égalité entre les sexes et de la sécurité économique dans toute l’Afrique. Cependant, un fossé profond persiste entre les pratiques informelles des marchés locaux, qui s’appuient fortement sur les savoirs traditionnels, et les normes rigoureuses en matière de traçabilité et d’absence totale de résidus chimiques, fondées sur les technologies de pointe et exigées par des organismes internationaux tels que l’Union européenne et la Commission du Codex Alimentarius. Pour faire évoluer le commerce africain des produits de la mer d’une conformité fortuite à une conformité délibérée, le secteur doit s’attaquer aux obstacles traditionnels profondément enracinés tout en adoptant des innovations techniques et biochimiques tenant aussi compte des questions de genre.
Au Nigeria et dans toute l’Afrique de l’Ouest, les méthodes traditionnelles de fumage au feu de bois restent le pilier culturel et économique de la conservation du poisson. Ce procédé de traitement pose un grave paradoxe en matière de sécurité, car la combustion traditionnelle du bois génère des hydrocarbures aromatiques polycycliques cancérigènes, communément appelés PAHs. Si les consommateurs affectionnent souvent le goût et la couleur conférés par ces méthodes traditionnelles, les résidus chimiques qui en résultent dépassent fréquemment les limites de sécurité internationales, telles que la norme stricte de quatre ppb, ce qui constitue un obstacle non tarifaire majeur à l’accès au marché mondial

Pour remédier à ce goulot d’étranglement, le projet n° 157, mené dans le cadre de l’initiative « Gendered STEAM », a mis en place une solution technologique innovante baptisée « Irorunde Kiln ou four Irorunde ».Conçu dans une optique de durabilité énergétique grâce à la biomasse, ce four à tambour isolé est doté de composants en acier inoxydable de qualité alimentaire, d’un système intégré de filtration des fumées visant à réduire au minimum la contamination par les PAHs, ainsi que de mécanismes de contrôle précis de la température et des fumées. Sa conception portable et ergonomique est spécialement adaptée aux gestes des femmes travaillant dans la transformation du poisson et qui assurent plus de 80 % de cette activité au Nigeria. Grâce au déploiement de technologies locales abordables telles que le four Irorunde, les exploitants ruraux sont en mesure d’améliorer la qualité de leur production pour atteindre un niveau adapté à l’exportation, et respecter ainsi les normes biochimiques internationales strictes.
Au-delà des avancées structurelles dans le domaine du fumage, des recherches doctorales récentes se sont penchées sur les moyens de limiter la détérioration post-récolte en remplaçant les produits chimiques de synthèse par des substances anti-microbiennes d’origine végétale. Cette étude a évalué la capacité de divers extraits naturels à prolonger la durée de conservation et à inhiber la croissance microbienne, par rapport à un groupe témoin traité sans aucun conservateur. Les traitements expérimentaux ont mis en évidence une hiérarchie claire en termes d’efficacité, montrant que l’écorce d’orange, scientifiquement connue sous le nom de Citrus sinensis, est la plus efficace pour prolonger la conservation, suivie du gingembre, puis de l’ail, tandis que le groupe témoin sans conservateur a obtenu les moins bons résultats. L’utilisation des écorces d’agrumes permet de tirer parti d’un sous-produit agricole courant pour proposer une méthode de conservation accessible et sans résidus. Cela permet aux entreprises artisanales de transformation du poisson de prolonger la durée de conservation de leurs produits et de respecter les délais logistiques internationaux sans enfreindre les restrictions relatives aux résidus chimiques. Les diapositives de la présentation sont disponibles ici.

Chambre froide alimentée à l’énergie solaire destinée à la conservation du poisson dans la communauté insulaire de Sagbokoji, dans l’État de Lagos, en 2024
Si les innovations technologiques et biochimiques présentent des avantages évidents, leur succès à long terme dépend fortement des cadres sociaux qui régissent leur mise en œuvre. La mise en place d’une solution décentralisée de chambre froide alimentée à l’énergie solaire au sein de la communauté insulaire de Sagbokoji, dans l’État de Lagos, constitue une étude de cas instructive en matière de gestion de projet et de relations avec la communauté. Cette infrastructure a été conçue pour garantir la chaîne du froid, limiter les pertes après récolte et assurer le respect des normes de température en vigueur. Cependant, la chambre froide est aujourd’hui à l’abandon et ne génère aucun rendement significatif, malgré les tentatives de cogestion.
L’analyse de l’échec de ce projet révèle que la chambre froide a été abandonnée en raison d’un manque total de coopération avec la communauté locale. L’équipe du projet a conceptualisé, rédigé et obtenu le financement nécessaire pour la demande de subvention avant même d’avoir pris contact avec les habitants de Sagbokoji. La communauté n’a été contactée et identifiée qu’une fois la proposition rédigée et retenue, ce qui a conduit à considérer les acteurs locaux comme des bénéficiaires passifs plutôt que comme des partenaires actifs. La mise en place d’un cadre de cogestion après le lancement ne peut pas pallier un manque fondamental d’appropriation par la communauté. La technologie ayant été introduite sans tenir compte des réalités socio-économiques locales, des habitudes quotidiennes ni des retours d’expérience des parties prenantes dès le début, la communauté ne l’a pas adoptée.
Un changement de stratégie s’impose pour combler à l’avenir le fossé entre les pratiques de pêche traditionnelles d’Afrique de l’Ouest et les normes internationales. Les futures subventions destinées aux infrastructures devront imposer une co-création en amont, exigeant la preuve d’un engagement communautaire authentique et d’une conception participative avant que toute proposition ne soit soumise ou financée. Les femmes étant les principales actrices du secteur de la transformation, les initiatives devraient privilégier le financement de systèmes ergonomiques à faible teneur en PAH, tels que le four d’Irorunde, tout en commercialisant des conservateurs naturels à base d’écorces d’orange afin de remplacer les produits chimiques dangereux. Enfin, le recours à des réseaux professionnels tels que l’Association africaine pour la protection alimentaire peut contribuer à harmoniser les législations nationales en matière de sécurité alimentaire avec les directives commerciales régionales, ce qui permet de réduire les coûts liés à la mise en conformité et d’assurer un avenir durable aux produits de la mer que nous consommons.
L’un des principaux enseignements tirés de cette discussion est que les investissements techniques ne peuvent aboutir si elles sont menées selon une approche descendante ; elles nécessitent au contraire une co-création réelle avec les communautés cibles dès les premières étapes, afin d’éviter l’abandon des infrastructures et de garantir un accès au marché durable à long terme.
C’est une leçon que tous les participants à ScientiFRIKA 2026 emportent avec eux dans leurs laboratoires et sur leurs lieux de travail. La co-création avec les communautés d’utilisateurs offre de formidables opportunités pour une innovation percutante et durable.

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