
Marta Cavallé, secrétaire exécutive de la plateforme LIFE, lors de la séance d’ouverture. De gauche à droite : André Dias, pêcheur de l’Algarve (Portugal), Marta Cavallé, Tobias Troll, directeur des politiques chez Seas At Risk, et Thomas Bajada, député européen maltais et hôte de l’événement.
Pas plus tard qu’en 2022, à l’occasion de notre participation active au 4e congrès mondial sur la pêche artisanale organisé à Malte par le réseau mondial de recherche ‘Too Big To Ignore‘, nous avons recommandé deux voies majeures pour renforcer la pêche artisanale afin qu’elle devienne l’avenir de la pêche:
- L’une consistait à s’associer à des groupes de protection de la nature pour lutter ensemble en faveur de la régénération des ressources, afin que tout le monde puisse pêcher, plutôt que de se disputer les maigres restes d’une mauvaise gestion;
- l’autre consistait à reconnaître le rôle essentiel des femmes à tous les niveaux de la chaîne de valeur et à les accueillir également à des postes de direction.
Au cours des deux dernières années, l’association “Low Impact Fishers of Europe”, la plateforme LIFE Platform, et Seas At Risk ont pris cela très à coeur. Au cours de plusieurs séries de discussions, ils ont développé une vision commune de ce à quoi devrait ressembler une pêche responsable à l’avenir. Cette vision nous invite tous à « repenser la pêche ». Il s’agit d’une vision pour une pêche équitable et à faible impact, respectueuse des personnes et de l’environnement, et qui fut présentée et débattue au Parlement européen à Bruxelles, le 11 décembre 2025.
Il était donc d’autant plus encourageant que ce soit le député européen Thomas Bajada, membre du groupe politique S&D de Malte, qui ait organisé cette réunion au Parlement européen. Dans son discours de bienvenue, il a déploré que les pêcheurs artisanaux aient pratiquement disparu de sa communauté et que la situation des ressources soit telle qu’ils ne puissent plus gagner leur vie. Il a suggéré que la gouvernance de l’ Océan soit abordée comme un thème fédérateur bénéficiant de la relance des marchés et des communautés locales. Il a fait valoir que pour y parvenir, il était impératif de favoriser l’égalité des chances pour les femmes. La reconstruction d’une base de ressources plus solides nécessite le recours à tous les instruments diplomatiques et à des institutions spécialisées, telles que les organisations régionales de gestion des pêches, qui peuvent fonder leurs décisions et leurs recommandations sur un large éventail de connaissances technologiques, sociales, économiques et écologiques.

La Méditerranée reste la région où se concentrent la plupart des pêcheurs artisanaux européens (PAD), dont les racines culturelles remontent à plus de 2000 ans, à l’époque de la République romaine. Même s’ils n’étaient pas déjà étrangers à la surpêche locale (voir l’histoire de l’esturgeon), les pêcheurs méditerranéens ont néanmoins réussi à prospérer grâce à une culture de respect de la mer – source de vie, de nourriture et de richesse –, à une technologie modérée et à une connaissance écologique de la mer et de ses organismes.
Mais aujourd’hui, les mers européennes ne représentent plus qu’une fraction de leur productivité d’antan, en raison d’une mauvaise gestion axée sur le profit à court terme et d’une surexploitation technologique, qui rend désormais difficile leur viabilité économique sans subventions publiques. C’est pourquoi Tobias Troll, directeur des politiques chez Seas At Risk, et Marta Cavallé, secrétaire exécutive de la plateforme LIFE, ont souligné dès le début l’importance de partager une vision commune de ce à quoi devraient ressembler des pêcheries équitables et bien gérées à l’avenir. André Dias, ancien pêcheur de sardines originaire de l’Algarve au Portugal, a alimenté la réflexion. Il s’est souvenu des prises de sardines très abondantes de sa jeunesse, lorsqu’il pêchait à bord de simples bateaux artisanaux, mais a dû abandonner lorsque les navires industriels ont commencé à pêcher plus que le taux de renouvellement de la ressource. Aujourd’hui, malgré toutes les grandes embarcations dotées de technologies de pointe, les prises annuelles ne représentent plus qu’un tiers de ce qu’elles étaient auparavant. Ce n’est ni une bonne gestion ni une économie viable.
La grande question qui se pose alors est la suivante : comment tracer la voie de la transition vers la mise en œuvre concrète d’une pêche équitable et à faible impact ? Appelant les chercheurs à apporter leur contribution, Didier Gascuel, professeur d’écologie marine à l’Institut Agro (Rennes, France), connecté en ligne, a expliqué les principes de ce qu’il appelle « Eco-Fisheries » (ou pêchécologie). Cela implique de protéger les juvéniles et les plus grosses femelles âgées d’une population qui possèdent les meilleurs gènes et assurent la majeure partie de la reproduction de leur population. Cela demande également de ne pêcher que la quantité qui peut se reconstituer en un an. Dans les conditions actuelles, où les populations restantes sont très fragiles, la mise en œuvre adéquate des zones marines protégées s’avère essentielle pour régénérer les populations de poissons et le fonctionnement de l’ensemble des écosystèmes. Il a également préconisé que la gestion vise à maximiser les avantages économiques et sociaux de la pêche. Il est persuadé que le meilleur moyen d’y parvenir était de développer la pêche côtière, source importante d’emplois. Il a souligné que la coopération et la gouvernance collective étaient les garants du succès.

Cristina Pita s’exprimant lors du congrès de la pêche artisanale durable (PAD) à Malte, en 2022
Cristina Brice Pita, chercheuse au CESAM/Université d’Aveiro (UA), au Portugal, et experte des aspects socio-économiques de la pêche pour l’Évaluation mondiale des océans des Nations Unies, entre autres s’est exprimée en ligne. Cristina a rappelé aux participants que la pêche européenne fournissait 60000 emplois en mer et environ 130000 dans les processus de transformation. Quelque 76 % des premiers concernaient la pêche artisanale, contre seulement 24 % pour la pêche industrielle, tandis que les emplois à terre étaient à environ 53 % artisanaux et 47 % industriels. Elle a regretté que la main-d’œuvre soit principalement considérée comme un facteur de coût qu’il serait idéal de remplacer par des machines.
Son point de vue sur la manière de gérer la transition vers une pêche équitable et à faible impact repose sur des relations de travail fondées sur les droits humains et le traitement équitable. Elle a avancé que le remplacement d’une gouvernance top down (descendante) par des modes de partage du pouvoir permettrait d’obtenir de meilleurs résultats grâce à une gestion adaptative et à une responsabilité partagée. Elle a toutefois reconnu qu’il était difficile de définir comment procéder à cette transition dans le contexte actuel de ressources limitées et de revenus élevés pour seulement un petit nombre d’entreprises seule.
Beaucoup de bons principes, mais comment organiser la transition pour évoluer vers une pêche à faible impact et plus équitable ? Paula Barbeito, de la Fundación Lonxanet, est convaincue qu’il est important de commencer par attribuer aux pêcheurs artisanaux non seulement des quotas de pêche, mais aussi de les impliquer dans la gestion des zones strictement protégées afin d’élargir le soutien à la reconstitution des ressources. Cela nécessite bien sûr une certaine volonté politique. Mais elle estime que la promotion d’une nouvelle culture mettant en exergue la qualité des produits de la mer pourrait changer la donne, même si ce n’est pas immédiat.
L’auditoire a ensuite entendu deux professionnels expliquer comment ils œuvraient en faveur de la réforme. Mark Eskelund, membre d’une organisation danoise regroupant des pêcheurs artisanaux, a souligné qu’à l’heure actuelle, environ 25 % des pêcheurs artisanaux danois adhéraient à cette initiative et travaillaient à la restauration de la mer et à sa sauvegarde s’opposant à la surpêche industrielle, et la fertilisation agricole et la pollution d’origine terrestre et marine. Ils souhaitent redonner sa valeur à la pêche artisanale, en supprimant le chalutage de fond et en privilégiant la qualité plutôt que la quantité. Il a indiqué que le chemin était parfois semé d’embûches, mais qu’ils ont bénéficié d’un soutien politique qui s’est avéré crucial pour la création de l’organisation de producteurs et l’obtention de fonds pour la transition.

Jan Versteden, Pintafish, et Mark Esklund d’une organisation de producteurs danoise
D’autres expériences ont été présentées par Isabel Marx, dont l’organisation «Pleine Mer» a acheté des bateaux avec des quotas de pêche pour les jeunes pêcheurs afin d’assurer le renouvellement générationnel et d’éviter que les quotas ne soient accaparés par les compagnies industrielles. Elle a fait remarquer que les pêcheurs industriels recevaient trois fois plus de subventions que les pêcheurs artisanaux, alors qu’il était important de promouvoir la diversification et des solutions adaptées pour faire face au changement climatique et à d’autres développements majeurs. Une partie de la stratégie consiste également à élaborer un plan d’action pour les femmes. Dans le cadre de la diversification, il a également été jugé utile expérimenter l’aquaculture d’animaux situés au bas de la chaîne alimentaire. Ce point n’a pas été approfondi, mais il a été mentionné dans le contexte de l’accent mis actuellement sur les parcs d’engraissement non durables d’espèces carnivores, partiellement nourries d’espèces pouvant être directement consommées par les humains et ayant donc un impact sur les quantités disponibles de poissons comestibles de bonne qualité. Les espèces carnivores situées au sommet de la chaîne alimentaire devraient être pêchées dans la nature afin d’obtenir une meilleure qualité.
Enfin, Jan Versteden, directeur de Pintafish, a partagé certaines expériences en matière de transparence et de surveillance des pêcheries et de la chaîne de valeur. Au cours des nombreuses années passées à commercialiser uniquement du poisson répondant à certains critères de durabilité, il a constaté qu’aucun consommateur ne souhaitait détruire les ressources, et encore moins la planète. Mais il a également fait remarquer qu’il était difficile pour son entreprise d’éviter d’acheter du poisson provenant de stocks surexploités. Il a plaidé en faveur de l’interdiction des importations provenant de ressources surexploitées, car ni les petites entreprises, ni a fortiori les consommateurs, n’avaient la capacité de contrôler entièrement la chaîne de valeur.
Tobias Troll a ensuite invité le public à réagir à la riche palette d’expériences et de suggestions présentées. Cornelia Nauen, de Mundus maris, a saisi cette occasion pour ajouter quelques éléments de contextualisation à l’urgence de consolider et d’étendre la coopération à d’autres groupes touchés par des formes d’industrialisation inappropriée, comme les agriculteurs biologiques. Étant donné que le poids électoral de la pêche artisanale dans l’UE a diminué, il devrait être prioritaire de toucher le plus grand nombre possible de citoyens qui souhaitent renouer avec la mer, apprécier la qualité des produits de la mer frais, les aspects sanitaires et la valeur sociale de l’alimentation, comme l’a évoqué Paula Barbeito. Le lobby industriel étant puissant et bien financé, le défi est de taille. Mais il faut défendre la pêche artisanale et la nature notamment à un moment où les ministres ont fixé des quotas plus élevés que ceux proposés pour la Baltique, sonnant le glas d’un écosystème déjà fortement malmené. Pour aggraver encore la situation, une grande partie des quotas était destinée à la pêche de destruction danoise plutôt qu’à la pêche alimentaire. Il fallait que cela cesse!

Tobias Troll interroge D. Vaigauskaite, de la DG MARE, sur la loi sur l’Océan et sur la manière dont elle allait contribuer à la mise en place d’une économie océanique régénérative.
D’autres commentaires et questions ont porté sur le calendrier de la transition et les mesures techniques et autres qui pourraient être prises. Lors de la dernière série de discussions, D. Vaigauskaite, de la DG MARE, a assuré aux organisateurs et au public que l’UE partageait en grande partie cette vision ou, à tout le moins, que les points de vue convergeaient fortement, notamment en ce qui concerne la cogestion et d’autres aspects. Elle a toutefois averti que la manière de façonner la transition était difficile et susciterait probablement des divergences de vues entre les différentes parties prenantes, y compris les gouvernements.
D. Vaigauskaite a esquissé certaines étapes à suivre conduisant à la loi sur l’Océan: l’évaluation en cours de la politique commune de la pêche (PCP) est prévue pour avril 2026. Elle devrait fournir une évaluation fondée sur des données factuelles. Le commissaire Kadis devrait également présenter une vision pour l’avenir. Celle-ci influencera la structure de la voie à suivre, en tenant compte des tendances de la demande et de la manière de garantir un approvisionnement durable sans empreinte énergétique importante. Les questions liées au travail méritent une attention particulière, notamment la reconversion professionnelle afin de diversifier les activités dans les communautés côtières. Enfin, la vision attendue pour l’automne 2026 devrait tenir compte de la situation macro-socio-économique, notamment du vieillissement de la population. Le document à venir devrait également examiner les outils, les infrastructures et les financements nécessaires à sa mise en œuvre.

Marta Cavallé et Tobias Troll lors de la session de clôture
Les prochaines Journées de l’Océan, qui se tiendront en mars 2026, seront l’occasion de poursuivre le dialogue. Les participants ont également été invité à répondre à l’appel à contributions qui sera publié prochainement sur le site web de consultation de la Commission. Les questions relatives au futur cadre financier à moyen terme (CFM) font l’objet de vifs débats. Un certain consensus s’est dégagé en faveur d’une simplification. La pêche artisanale devrait pouvoir bénéficier d’un financement pouvant atteindre 100 %, par exemple pour soutenir le renouvellement générationnel, mais de nombreux aspects doivent encore être précisés.
À ce sujet, le député européen Bajada a exprimé dans ses conclusions l’espoir que cette simplification puisse effectivement se traduire par un changement positif concret. Le Pacte pour l’Océan devrait devenir opérationnel grâce à une loi sur l’Océan élaborée selon une approche bottom up (ascendante).
Que retenons-nous de ces discussions ?
Les pêcheurs à faible impact et les écologistes partagent une vision commune pour restaurer les écosystèmes marins et évoluer vers une pêche équitable. Il est positif qu’ils présentent cette vision au Parlement européen. À la lumière des décisions prises par les États membres de l’UE d’attribuer à nouveau la majeure partie des quotas de pêche aux navires industriels dont les antécédents sont discutables, il apparaît nécessaire de mobiliser encore davantage et de poursuivre le dialogue afin d’explorer les mesures concrètes à prendre pour opérer les changements indispensables. C’est un appel à l’action lancé à tous ceux qui souhaitent protéger l’océan et renouer avec lui. Mundus maris vous invite à vous joindre à cette aventure. Lire la vision ici.

Photo de groupe réunissant plusieurs participants. Photo gracieusement fournie par Seas At Risk, Arnaud Ghys.
Texte et images de Cornelia E Nauen, sauf indication contraire.
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